Il y a un an, le 11 novembre 2019, à 11h52, la région de Montélimar a été gravement secouée par un tremblement de terre de magnitude 5.4.
Christophe Larroque, Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA) ; Jean-François Ritz, Université de Montpellier ; Laurence Audin, Institut de recherche pour le développement (IRD) ; Matthieu Ferry, Université de Montpellier et Stéphane Baize, Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN)
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Des centaines de bâtiments lourdement endommagés, quatre personnes blessées : la secousse a marqué la mémoire collective, un traumatisme régional d’une ampleur inconnue depuis Arette dans les Pyrénées, en 1967. Ici, à la frontière de la vallée du Rhône, l’urbanisation côtoie usines, barrages, sites sensibles comme les centrales nucléaires, sans oublier le ballet incessant des voies routières, ferroviaires et fluviales. La vulnérabilité du territoire se mesure à l’aune de cette densité et de la diversité de ses infrastructures.
Impossible, après un tel séisme, de continuer à gérer le risque comme avant. Ce tremblement de terre force à considérer toute la réalité des failles superficielles, capables d’engendrer des secousses puissantes et de déclencher des ruptures en surface, avec des conséquences inquiétantes pour tout ce qui structure la région.
En quelques minutes, l’épicentre est identifié près du bourg du Teil. Un détail frappe : le foyer du séisme se situe à peine à un à trois kilomètres sous nos pieds. Cette faible profondeur explique la violence du phénomène en surface et la gravité des destructions. Ici, les ondes n’ont pratiquement rien perdu de leur énergie en chemin, frappant les constructions sans véritable filtre.
La carte de la vallée du Rhône, constellée de failles actives ou endormies. Crédit : Christophe Larroque, Auteur fourni.
Très vite, les sismologues installent des capteurs pour traquer les répliques, ces tremblements secondaires qui suivent toujours le choc majeur. Dès le lendemain, l’étude des données radar satellitaires, enrichie par l’interférométrie, dévoile des mouvements verticaux de la croûte dépassant parfois les dix centimètres.
Deux faits s’imposent. Premièrement, la source du séisme est exceptionnellement peu profonde. Deuxièmement, les mouvements enregistrés au sol suivent des directions quasiment rectilignes. Ces observations pointent vers une rupture de faille visible en surface, ce qui demeure très rare en France pour un tremblement de terre de cette puissance. Jusqu’ici, jamais une rupture de ce type n’avait été repérée aussi nettement dans le pays.
Pour clarifier l’enchaînement des événements, les chercheurs retiennent plusieurs points clés :
- Les déplacements du sol observés par radar épousent la trace d’une ancienne faille, la Rouvière, et révèlent clairement un soulèvement du compartiment méridional.
- Le 13 novembre, une expédition scientifique explore le secteur, scrutant la végétation dense malgré un terrain difficile. Elle ajuste ses observations au fil des indices : fissures, fractures au sol, décalages parfois compris entre 2,5 et 15 centimètres.
Une route fendillée sur plusieurs mètres après le passage du séisme. L’asphalte s’étire, le terrain se soulève. On distingue, à hauteur d’homme, le résultat direct de l’événement. Crédit : Philippe Desmazes/AFP. Le compartiment sud a bel et bien pris de la hauteur, signe manifeste de la rupture arrivée jusqu’à la surface.
Jusqu’alors, impossible de trouver en France un exemple aussi net de rupture visible directement suite à un séisme de magnitude modérée. Sur Terre, pour des événements en dessous de 5,5, ces situations restent exceptionnelles.
La faille de la Rouvière, acteur majeur du tremblement, traversait jusque-là l’histoire locale dans une grande discrétion. Considérée comme hors-jeu depuis des millénaires, elle a rompu ce 11 novembre 2019 ce fragile statu quo.
Une faille normale, schématique. Crédit : R. Lacassin/Wikipédia, CC BY-SA. Enfouie sur une dizaine de kilomètres, la Rouvière s’inscrit dans le grand puzzle des failles cévenoles, un réseau qui court de Lodève à Valence sur 120 kilomètres. Ses mouvements principaux nous ramènent à l’Oligocène, il y a 25 à 35 millions d’années, lorsque l’ouverture de la Méditerranée occidentale a déchiré la région. C’est à cette époque que la vallée du Rhône s’est effondrée en contrebas, emportée par le jeu des failles.
En 2019, le séisme change la donne : c’est le bloc sud qui se soulève, signalant que la faille a inversé son sens de mouvement par rapport à l’époque de son activation majeure.
Schéma d’une faille d’inversion. Robin/Wikipédia, CC BY-SA. Les failles peuvent se réveiller sous un nouveau profil : ce qui était mouvement descendant devient ascendant. Autrefois, le sud s’enfonçait ; désormais, il s’élève.
Le séisme du Teil vient illustrer ce renversement : tout un système géologique régional en mutation sous nos yeux. C’est une pièce supplémentaire pour comprendre que le cadre tectonique local évolue selon des mécanismes plus complexes qu’on ne l’imaginait jusqu’ici.
Des générations de géologues ont expliqué l’activité sismique du secteur par le choc gigantesque entre les plaques Afrique et Europe, qui pousse la Méditerranée vers le Nord. Mais ce récit unique commence à s’essouffler à la lumière des connaissances accumulées depuis vingt ans. L’érosion, la fonte millénaire des glaciers alpins, la circulation de fluides dans les roches du sous-sol : ces dynamiques locales sont désormais perçues comme de possibles déclencheurs de séismes.
Sans oublier le facteur humain. Au Teil, certains avancent que l’exploitation intensive d’une carrière aménagée juste au-dessus de la faille aurait pu influencer ce réveil inattendu.
Malgré les efforts, les énigmes des séismes dits « intraplaques », ceux qui surgissent loin des frontières entre plaques tectoniques, restent largement ouvertes en Europe de l’Ouest. Les chercheurs poursuivent leur course pour élucider ces mécanismes encore peu connus.
Pour mieux cerner les risques à venir, les paléosismologues fouillent la mémoire du sol. Leur but : repérer les traces d’anciens séismes sur la faille de la Rouvière et cartographier l’histoire des ruptures de surface, en épluchant chaque indice enregistré dans les sédiments, les alluvions, les couches de sable, jusque dans les tranchées percées en travers des failles.
À gauche, une tranchée creusée pile sur la faille de la Rouvière ; à droite, la marque claire d’une rupture ancienne restée gravée dans le sous-sol. Crédit : Christophe Larroque, Auteur fourni. Les scientifiques s’emploient à dater ces déformations, à mesurer les décalages et à reconstituer le calendrier des grands séismes passés. Grâce au principe d’actualisme, une faille qui s’est animée dans le passé a des chances de se réactiver dans des conditions proches,, toutes ces données permettent d’esquisser la probabilité qu’un segment donné produise à nouveau un séisme.
Ce travail minutieux permettra, espérons-le, d’apporter les éléments nécessaires à une nouvelle cartographie du risque dans le secteur cévenol.
Christophe Larroque, maître de conférences, Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA) ; Jean-François Ritz, directeur de recherche du CNRS, Université de Montpellier ; Laurence Audin, directrice de recherches en sciences de la Terre, Institut de recherche pour le développement (IRD) ; Matthieu Ferry, maître de conférences en géomorphologie, Université de Montpellier et Stéphane Baize, chercheur en géologie des séismes, Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN)
Cet article est initialement paru sur The Conversation, sous licence Creative Commons. La version originale est accessible en ligne.







